RD Congo
La gratuité sème la confusion à l'école primaire
(Syfia Grands Lacs/RD Congo) Le gouvernement
congolais a annoncé début septembre la gratuité pour trois des six niveaux de
l'école primaire mettant fin aux primes versées jusqu'alors par les parents aux
enseignants. Mais à Bukavu, ceux-ci attendent toujours leurs salaires
promis par l'État. Pour compenser, les écoles imposent de lourdes primes aux élèves
des autres classes.
"On nous a renvoyés de l'école, car nous
n'avons pas encore payé le mois de septembre. Le directeur nous demande de
chercher l'argent avant d'entrer en classe. Seuls ceux du degré élémentaire
n'ont pas été chassés",expliquetristement un écolier
du degré terminal trouvé avec d'autres à un rond-point de la commune Kadutu, à
Bukavu, dans l'est de la RD Congo.
L’école primaire congolaise, divisée en trois degrés
-élémentaire (1reet
2e), moyen (3eet
4e) et terminal (5e et 6e)- semble fonctionner à deux vitesses depuis la rentrée.
Le gouvernement a en effet annoncé, début septembre, la gratuité de
l'enseignement pour les élèves de 1re, 2e et 3e pour l’année scolaire en cours.
Il a en outre promis que les autres classes du primaire (y compris toutes
celles de Kinshasa et de la province du Katanga qui ne sont pour le moment pas
concernées par la gratuité) seraient prises en charge par l'État l'année
scolaire suivante. En attendant que les fonds soient libérés, l'État a demandé à
tous les directeurs de garder en classe les élèves du degré élémentaire.
Parents et enseignants inquiets
Auparavant, les parents versaient chaque mois des
primes aux enseignants des différentes classes du primaire pour remplacer ou
compléter leur très maigre salaire. Aujourd'hui, la colère de ces derniers
s'abat sur les écoliers du degré terminal, renvoyés systématiquement, quand
leurs parents n’ont pas payé. Dans plusieurs écoles, cette prime a été majorée
(entre 3 et 25 $ le mois au lieu de 3 $ le trimestre il y a quelques
années pour l’école la moins chère de la ville) pour compenser le manque de
recettes généré par la gratuité dans les classes élémentaires. Certains établissements
ont même initié un système de "confirmation d'inscription" qui
consiste à faire payer aux parents entre 3 et 20 $ au début de l'année.
Tous les parents d'élèves sont contraints de payer ces frais, même ceux du degré
élémentaire. "Nous avons 22 classes. Le degré élémentaire prend à
lui seul 13 classes. Nous devons chercher des fonds supplémentaires à
ceux payés par les élèves de la terminale, car ces 9 classes ne peuvent suffire
à payer notre personnel", semble justifier une enseignante d'une école
de filles.
Le gouvernement s'était en effet aussi engagé à
mieux payer une partie des enseignants, les frais toujours payés par les
parents prenant en charge les autres. Mais, cette promesse tarde à se concrétiser.
"Cela fait deux mois que nous attendons le salaire ! Comment
allons-nous bien enseigner alors que notre première préoccupation est de savoir
ce que nous allons manger ce soir ? Nous ne sommes plus concentrés en
classe",s'exclame un professeur de l'Athanée d'Ibanda, un
bâtiment public du centre-ville qui compte deux écoles. Les parents sont eux
aussi inquiets. "J'ai un enfant en 2e et un autre en 5e. Pour le
moment, je paie seulement pour ce dernier, si les fonds ne viennent pas, j'ai
peur qu'on nous demande de reprendre nos charges alors que nous sommes déjà
nourris d'espoir…",redoute une vendeuse du marché Nyawera en
plein centre-ville de Bukavu.
Promesses non tenues
Ce serait alors un retour en arrière. C'est en 1992
que le système des primes avait été adopté sur proposition des Églises pour que
les enfants ne restent pas illettrés. Une décision prise après une année de grève
des enseignants, car l'État zaïrois de l’époque ne parvenait plus à payer leurs
salaires. Sous la pression de la société civile, la gratuité de l'enseignement
primaire a ensuite été mentionnée dans la Constitution et a influé sur son
adoption par la population en 2005, mais l'article en question n'est toujours
pas appliqué par l'exécutif. Cette gratuité a aussi été une promesse de tous
les candidats à l’élection présidentielle de 2006.
En septembre 2009, le gouvernement provincial du
Sud-Kivu s'était de son côté engagé à augmenter chaque mois le salaire des
enseignants jusqu’à ce que la prime soit supprimée. Cette promesse n'a pas été
concrétisée et a coûté trois mois de grève. Les parents s'étaient engagés à ne
pas payer, mais ils ont dû revenir à l'ancien système. Bien que cette année, la
décision soit prise au niveau national, les enseignants restent prudents :
"On parle d'une augmentation de 15 000 Fc. Avec ces
45 000 Fc (50 $) qu'on ne voit toujours pas, on ne peut pas
joindre les deux bouts ! On ne peut pas permettre la gratuité pour
certains élèves, c'est un manque à gagner", avertit un jeune
enseignant.
Selon des députés provinciaux, le blocage n'est pas
à leur niveau, car le gouvernement national ne permet pas encore aux provinces
de retenir les fonds à la source. Toutes les recettes sont donc d'abord envoyées
à la capitale qui renvoie ensuite les salaires.
Yves Polepole